Une Bradshaw sans Manolo

chaussures à talons; escarpins; jambes; pin-up
ca. November 1950, Manhattan, New York City, New York State, USA — Woman wearing pale beige nylons by Gotham and two-color pump by Mademoiselle, kicks back on a rooftop observation deck overlooking the Empire State Building. — Image by © Condé Nast Archive/Corbis

Cosmopolitan : 4cl de Vodka

2cl de liqueur d’orange

2cl de jus de cranberry

1cl de jus de citron

Gold Rush : 6cl de Bourbon

2cl de sirop de miel

2cl de jus de citron pressé

(Pour réaliser un sirop de miel, mélanger 4 doses de miel à une dose d’eau chaude, et remuer jusqu’à obtenir une consistance sirupeuse)

Ses hauts talons lourds claquent sur le bitume et les gratte-ciels s’ouvrent sur les larges avenues pointillées de taxis jaunes en s’élançant vers le ciel. Dans cette ville gigantesque, je me sens si bien que j’ondule comme un poisson dans l’eau. Appuyée contre le mur de mon hôtel, je fume ma première cigarette de la journée dans le froid pénétrant de l’hiver. New-york, sur la 44ème Ouest, à l’angle de Brodway street. Je remarque cet homme dans son long caban noir qui avance d’un pas décidé sur le trottoir. Le sentiment que, peut-être, il viendra me parler m’effleure à peine l’esprit et je détourne la tête, déjà perdue dans mes pensées. L’homme est arrivé à ma hauteur. Il s’arrête et me sourit. Il me propose de lui échanger une cigarette contre un dollar. Je m’étonne de cette démarche peu commune, je préfère lui en offrir une et refuse son billet.

On bavarde dans un nuage de fumée, on échange des banalités et je comprends qu’il se contente d’acheter une cigarette à l’unité quand l’envie lui prend, pour ne pas être tenté par la présence constante d’un paquet dans sa poche.

Mon mégot se termine, je le jette sur le trottoir et le compresse de ma botte noire pour éteindre ses dernières braises. Je lui souhaite une bonne nuit et le voilà qui m’invite à boire un verre, à deux pas d’ici, dans un endroit sympa qu’il connaît. Fatiguée d’avoir trop marché dans Manhattan, de visiter en long et en large cette île, je décline d’abord son invitation. Mais après tout on n’a qu’une vie et je ne suis pas tous les jours à New York. C’est le moment de découvrir  la vie nocturne de cette ville mythique !

Il m’emmène dans un bar, près de Times Square. Il m’offre des verres, je lui offre des cigarettes, et nous parlons tous les deux, lui dans un anglais américain parfait, et moi, dans un anglais parfois douteux.

Je découvre que j’ai affaire à un financier de Wall Street et même si je ne comprends pas tout, je saisis qu’il manage une équipe de plusieurs petits soldats de la bourse, à l’affût des achats et des ventes à effectuer au bon moment, pour remplir les poches (et les leurs au passage) des actionnaires fortunés. Quelques cosmopolitans plus tard pour moi et gold rush pour lui, il manifeste une envie pressante de découvrir la France et souhaite m’inviter l’été prochain à New York.

A la fermeture du bar, dans la nuit glacée, nous nous abritons sous un porche à l’abri du vent. Avant que je ne m’échappe, il m’attrape par la taille et me vole un baiser peu convaincant mais pas désagréable. Entreprenant, il me prend la main et attrape un taxi. Je me laisse faire, séduite par un homme de pouvoir et le suis dans son antre américaine.

Je descends du taxi, monte les quelques marches qui mènent à l’entrée de l’immeuble, passe une grande baie vitrée et arrive dans un vaste hall fait de marbre rose. Dans l’ascenseur qui mène aux hautes sphères de mon nouveau monde, je suis impatiente de découvrir la tanière de mon cow-boy.

Mais lorsqu’il ouvre la porte, je découvre, loin d’être émerveillée, l’appartement témoin d’un jeune célibataire à peine envolé du nid familial. Le salon tout riquiqui est parsemé de linge, il y en a du fauteuil au canapé et un monstrueux séchoir à linge trône fièrement au milieu de la pièce. Je suis des bouts de chiffons éparpillés sur le sol jusqu’à la chambre et à ce moment là, je me sens un peu comme le petit poucet. Sur le seuil de la porte, je ne distingue plus le lit sous le tas de vêtements.

Adieux veaux, vaches, cochons…

Je cache ma déception et tente de relativiser en me disant que ce n’est pas bien grave.  Je vais m’en allumer une sur le fauteuil, entre un slip et une paire de chaussettes. Mon hôte, qui nous sert du vin dans des verres à soda king-size au-dessus de l’évier dégueulant de vaisselle sale, me regarde du coin de l’œil. Légèrement froissé, il exige que je fume à la fenêtre. Il en fait des manières pour un type qui vient de s’enfiler la moitié d’un paquet.

Je m’exécute et me pose sur le dossier du canapé collé sous la vitre, les pieds déchaussés sur les coussins. Quand j’ouvre la fenêtre, je constate soulagée que je ne risque pas de passer par-dessus bord car elle ne peut s’entrouvrir que d’une dizaine de centimètres. Je peux reprendre le cours de ma clope plus sereinement.

Mes yeux survolent les multiples points lumineux devant moi, admirative de cette ville au rythme incessant je m’évade quelques minutes… Je sors de ma torpeur et me tourne vers mon hôte.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, mon trader préféré s’était mis tout nu et avait sorti son engin tout fin. Je ne sais pas trop si je dois m’offusquer ou éclater de rire, alors je lui fais des yeux tout ronds. Je lui demande gentiment de ranger son attirail qu’il pointe vers moi et le prie de me ramener à la maison comme il l’avait promis, avant de monter dans le taxi.

Mais le monsieur peu crédible s’octroie le luxe de devenir goujat et un poil flemmard. Il me propose seulement de payer la course du retour.

Il avait cru que chez lui ce serait dans la poche et voilà qu’il se vexe parce qu’il n’a pas ce qu’il veut. Un peu paniquée à l’idée de rentrer seule à l’hôtel, éméchée et à cette heure si tardive dans une ville que je connais si peu, je me vois déjà faire la une des journaux le lendemain matin publiant qu’on a trouvé une française morte frigorifiée au coin de la rue.

Je ne suis pas en colère contre lui mais je commence à le prendre franchement pour un con. Et devant mon air méprisant et parce qu’il ne souhaite pas laisser un aussi mauvais souvenir, il remet son trois-quarts sur le dos et hèle un taxi pour moi.

Bien au chaud dans mon lit, je tiens le bout de papier sur lequel il a griffonné son nom et son prénom. Il souhaite que l’on garde contact sur Facebook et je me demande si c’est une bonne idée. On ne m’y reprendra plus à suivre un charlatan pas méchant !

D’abord hésitante, je me convaincs ensuite que c’est toujours bon à prendre une relation outre-Atlantique.

Mais ce fut moi l’offensée qui constata qu’il refusa mon invitation sans aucun complexe. Et si j’avais jeté son bout de papier à la corbeille, j’aurais eu le plaisir de le snober avec toute la dignité dont je voulais me draper.