Chapitre 2

caddie; supermarché; caisse; caissière; ennui; client; ambiance; métier; boulot

La perspective de ce lundi, mettait en lumière tout mon mal être dans cette existence. Je n’avais aucune envie d’aller me mêler à ce banc hostile de collègues, des petites balances qui s’empressaient de rapporter à la chef des caissières que j’avais fait l’usage de mon téléphone entre deux clients. Je n’avais aucune envie de passer les articles d’un couple aigri de petits vieux qui au retour de la caisse allait raconter aux filles de l’accueil que ma coiffure était inacceptable. J’avais une coiffure un peu marginale c’est vrai. Cheveux longs et lissés, reflet rouge sur du noir et rasé au dessus de la nuque. Tant que je portais mes cheveux détachés on ne se doutait de rien, mais des que je me faisais un chignon ou une queue de cheval, dans ce bled de ploucs, on me prenait  pour une punk à chien. Ils vivaient loin de tout les gens d’ici, ils avaient peur de tout, ils avalaient bêtement tout ce qu’on leur disait à la télé.

Des fois, le directeur, le big boss du hyper U ou je bossais, se promenait dans les couloirs de son magasin, il jetait un coup d’œil discret aux nouvelles recrues, il se promenait avec sa compagne, un peu comme le seigneur dans son fief. Et moi, je les observais derrière ma caisse, j’enviais leur position de force qui leur donnait tant de liberté. Je me sentais con avec ma chemise mal repassée et mon nom badgé dessus. Je faisais tâche ici, j’avais jamais rêvé de ça. J’ai bien senti tout le désarroi de ma mère quand je lui ai dit que j’avais trouvé du travail ici. Je venais de réaliser son cauchemar. Elle qui me répétait tout le temps que j’allais finir caissière. Elle avait des dons de médiums. Parfois, elle ne le disait pas, elle me posait juste la question : tu veux finir caissière? 

Au-dessus de cette menace, flottait l’image de la caissière du Franprix en bas de chez nous. Une femme ronde et aigrie avec un visage dur et un language qui n’était pas des plus raffiné, et qui portait une éternelle coupe courte et bouclée, couleur blond platine, réhaussé d’une pointe de rouge vif mal posé sur les lèvres.  

Je ne savais pas à ce moment là, que ma mère se projetait avec inquiétude dans mon avenir et me faisait part de son angoisse. À cet âge, dans ma tête, je n’avais pas d’avenir car j’allais être éternellement, une petite fille qui un jour serait maîtresse ou vétérinaire. Comme la logique le dictait. L’âge adulte était si loin et si irréel. Pourtant, je me souviens avoir voulu toucher du doigt et plus d’une fois, cet âge bénit. On aurait dit un âge fait de liberté et d’indépendance. Les mères vivaient dans un foyer confortables entourées de leurs enfants. Elles se faisaient belles dans leur salle de bain au mille produits de beauté, et celles qui n’avaient pas encore fondé de famille, portaient des escarpins et des jupes courtes et se faisaient sans cesse inviter au restaurant par mille prétendants. 

A mon arrivée à l’âge adulte, rien ne fut comme je l’avais imaginé. Je n’avais pas de prétendants et je ne portais que des baskets. J’avais acheté une paire de chaussures à talon que je n’osais pas mettre, et tous les jours, je bipais des articles devant le scanner sans même plus prêter attention à ce que j’avais entre les mains. Je m’ennuyais ferme et mes troubles de l’attention accrurent. Un jour je tombais sur un client qui devait présenter les mêmes troubles que moi. Au moment de payer je lui avais demandé de régler 403€. C’est une belle somme 403€, mais j’étais tellement ailleurs que je n’avais pas prêté attention au nombre d’articles que je venais de scanner. Il paya sans rechigner et revint 10 minutes plus tard en me tendant son ticket de caisse sous le nez, pour me prouver que je lui avais bel et bien facturé un concombre à 1 €, et 402 fois une boîte de maïs à 1€. Oui, je lui avais facturé 402 fois une boîte de maïs, et le pauvre malheureux était repartie avec son concombre et sa boîte de conserve à 402€ sous le bras sans ronchonner. Je le renvoyais gentiment à l’accueil pour se faire rembourser et depuis ce jour, dés qu’un client se plaignait d’une erreur sur son ticket de caisse, les filles de l’accueil venait directement me voir pour savoir de quoi il en retournait. Je les renvoyais vers d’autres coupables ; je n’étais pas la seule à rêver à d’autres horizons au son du bip du scan. 

Bref, je ne vivais pas ma vie, je ne la contrôlais pas mais je la subissais. J’avais des rêves mais pas d’objectifs, mes talents étaient enfouis au fond de moi et n’avais jamais été exploité. Personne ne me montrait la voix et je ne savais pas comment m’y prendre. Je n’avais que des larmes à verser les soirs de déprimes pour me plaindre de mon sort et me complaire dans cette situation. Seule avec mes tares et mes tocs. Le déclic se produisit un vendredi soir, lorsqu’une femme russe arriva à ma caisse. C’était vraiment calme pour un samedi soir, et ma cliente, que je soupçonnais d’être éméchée, était très bavarde. Elle était resté longtemps discuter avec moi, ce qui pouvait paraître incongru, mais son caddie était tellement chargé que cela passa presque inaperçue. 

Je devais lui paraître sympathique car elle me parlait d’elle et me posait aussi beaucoup de questions sur moi. Au moment de partir elle insista pour que je garde la monnaie. Comme je n’avais pas le droit de faire ça, j’insistais pour le lui rendre et lui tendit la main avec l’argent au creux de ma paume, elle refusa et referma ma main en me disant de glisser ça dans ma poche. Et alors, qu’elle me tenait la main en refermant ses doigts sur les miens, elle me dit tout droit dans les yeux, que je ne connaissais pas ma valeur. Tu ne connais pas ta valeur… elle le répéta deux fois et parti en me disant à bientôt. Je ne l’ai plus jamais revu. 

Je glissais l’argent dans ma poche de mon jean : il y avait 100€. 

Quand je déposais ma caisse à la fin de ma journée, Colette m’interpella dans le couloir et me demanda si j’avais gardé de la monnaie sur moi. Je pense que je devins rouge comme une tomate mais je lui certifia que non. Ne mentez pas, Pauline vous a vu glissé la monnaie d’une cliente dans votre poche. Ainsi donc, Pauline, caisse n° 23, gardait un œil sur moi derrière ses faux sourires et s’empressait d’aller rapporter tous mes faits et gestes. Je continuais de nier et je répondis que dans ma poche, il n’y avait rien qui ne leur appartenait et rien qui ne m’appartenait pas. Je tournais les talons, fière et tremblante, bien décidée à ne pas lui donner cet argent. Cet argent n’était pas le leur, c’était celui de la russe et elle me l’avait donné. Quand je partis, je subis la haine silencieuse d’une Colette offensée que son autorité soit mise à mal : demain j’aurais encore le droit à la caisse 24 au rayon surgelé.

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