
– T’es belle.
En réalité, ce n’était pas à moi qu’il parlait. Il avait émis cette phrase comme s’il venait de se rendre compte d’une évidence. Ce devait être à cause de ce néon blanc qui m’éclairait et m’enveloppait d’un halo ; je lui apparaissais comme un ange entouré d’une aura lumineuse et il venait d’avoir une révélation. Et puis, c’est vrai qu’avec mon régime « sardine-banane » j’avais une silhouette d’enfer et une peau lumineuse.
Je reconnais que la sardine au début, j’ai eu un peu de mal. Je chipotais, j’enlevais les arrêtes, je grattais la peau grise avant d’avaler difficilement la première bouchée. Mais je m’étais habituée. Et de temps en temps, j’alternais avec le maquereau. Alliés à la banane, je faisais le plein de sérotonine et d’oméga-3, déjà fournis par mes petites gélules magiques. Des fois, je remplaçais la banane par une pomme. Ça réveillait mieux le matin. Avant, quand j’avais un petit creux je me goinfrais de Nutella à la petite cuillère. Après, cinq ou six cuillères de pâte à tartiner, je me sentais lourde et j’étais prise d’une furieuse envie de faire la sieste. Dans ma nouvelle vie, quand l’envie me prenait de grignoter, j’éclatais des noix. Je conservais ainsi toute mon énergie tout en m’assurant un apport conséquent de protéines. Je ne mangeais casiment plus de viande vous comprenez, je l’avais remplacé par des choses beaucoup plus saine et j’avais une forme olympique. Je ne m’autorisais de la viande rouge qu’une fois par mois. Quand mes règles arrivaient, je rêvais d’un morceau de barbaque bien saignant. J’allais donc au restaurant commander une assiette de carpaccio ou un tartare. Je suppose que je devais combler une carence ponctuelle en fer.
Quelques jours avant cette soirée, j’étais partie en vacances et je n’étais pas là pour réceptionner mon colis de gélules mensuelle. Au bout d’une semaine, je ressentais les effets du manque. Mes TOCS et mon incapacité à me concentrer revenaient. J’avais abrégé mes vacances et j’étais rentrée dare-dare à la maison récupérer mon colis.
Et maintenant, y avait l’autre qui me regardait d’en bas. Je lui trouvais plus du tout l’air arrogant, je le trouvais presque mignon dans cette faiblesse si touchante. Je lui ai pris la main pour l’aider à se relever, il m’a pris dans ses bras et a commencé à se moucher dans mon cou. Je l’ai un repoussé pour lui proposer un mouchoir, mais il m’a embrassé. Il sentait bon et son bisous humide avait un goût salé. C’était mignon et assez naïf, surtout comparé à cette partie de baise que je venais de me taper dans les toilettes avec mon dealer qui sentait la clope.
Avec Leopold, on s’est revu quelques semaines après. Maintenant qu’il n’avait plus d’amis et que tout ses camarades de Poly lui avait tourné le dos, il n’avait plus que moi et il était tout doux, tout miel. Au lit c’était pas trop mal, c’était de mieux en mieux à vrai dire. Mais très vite, il retrouva ses habitudes et son caractère d’avant. Le petit garçon fragile que j’avais trouvé dans les toilettes n’existait plus, et déjà il échafaudait des plans pour évincer tous ses concurrents. Il devenait un dictateur tyrannique et capricieux version mein führer : un vrai con.
Il s’était réconcilié avec ceux qui l’avaient trahi, il participait à des débats politique et parlait de fondre un parti aux allures socialiste. En réalité, il parlait du peuple comme d’une populace insignifiante. Il était issu d’une famille riche et n’avait jamais connu la galère. Même ses parents et les parents de ses parents ne l’avaient jamais connu. Il ne savait pas ce que c’était de vivre avec un SMIC, mais c’était bien suffisant pour s’acheter une voiture neuve à 20 000 boules qu’il disait. Et ceux qui continuaient de rouler dans leur vieux tacot parce qu’il ne voulait pas investir dans une voiture écologique, se verrait taxer de 100€ par mois. Je lui ai dit qu’en les taxant ça ne les aiderait pas à mettre de côté pour s’acheter une voiture neuve, et qu’en faisant ça ils allaient continuer de vivre dans leurs vieux tacots. Il m’a dit qu’il leurs resterait 1000€ par mois. Je lui ai dit qu’il fallait bien manger et payer son loyer aussi, il m’a répondu que la plupart avait le droit aux APL. J’ai dit laisse tomber t’es vraiment trop con et je pris la décision de le quitter. De toute façon, ça faisait un moment que je cogitais.
J’ai essayé d’être triste quand je l’ai quitté, il paraît que c’est ce qu’on ressent après une rupture. J’ai essayé mais je n’ai pas réussi. Je devais être insensible à l’amour. Comme prétexte à notre rupture, je lui ai reproché tout et n’importe quoi. Je l’ai traité d’arrogant et il a regardé dans le dico ce que ça voulait dire. Pour un mec de poly ça craint. Quand il a refermé le dictionnaire, il m’a regardé droit dans les yeux en me disant qu’il ne voyait toujours pas ce que je voulais dire. Je lui ai demandé si il connaissait la définition de connard et j’ai claqué la porte. Je crois que cette fois il avait compris. J’ai continué mes études jusqu’au bout cette fois. Je me disais que ce serait bien que je finisse quelque chose au moins une fois dans ma vie. Je pouvais y arriver avec ces petites gélules magiques qui décuplaient mes capacités. Je passais mes examens que je réussis haut la main. Je ressentis un sentiment que je n’avais jamais ressenti auparavant. Ce moment-là fut un moment clé de ma vie. C’était la première fois que je ressentais cette sensation de puissance.
Léopold qui avait aussi bien réussi que moi, me recontacta. Il disait qu’à nous deux nous pourrions aller loin. Nous occuperions chacun un poste à responsabilité, touchant le salaire qui allait avec. Nos deux revenus réunis nous offriraient la liberté, on pourrait se permettre de tout s’acheter. Je n’ai pas trop hésité. C’est vrai que nous deux, main dans la main dans la rue, ça faisait bien. Physiquement on était bien assortie, les gens nous trouvaient beau sur un trottoir, ça se voyait dans leurs regards. J’ai continué cette vie quelques années. On allait à des réceptions, on s’entourait de gens qui avaient le même revenu que nous. On était invité à des séminaires de coachs, on se mettait en avant, on nous donnait en exemple, et on était fier de notre réussite. Nous étions ceux qui avaient tout, alors que les autres n’étaient rien. Nous les regardions de toute notre hauteur et je pense qu’ils pouvaient lire le mépris dans notre regard.
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