Chapitre 1

Vous savez ce que ça fait d’être choisie parmi des milliers de personnes ? Vous participez à un casting pour un film à plusieurs millions de dollars et voilà que parmi des milliers de candidats, c’est vous qu’on choisit. Vous savez l’effet que ça fait? Et bien, moi non plus.

J’allais dire que c’est comme être le gagnant de la super cagnotte de l’EuroMillions. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Si vous gagnez à l’EuroMillions , ce n’est pas grâce à votre talent mais parce que vous êtes terriblement chanceux. Alors que si vous êtes l’héroïne ou le héros du prochain film à succès, c’est parce que vous portez ce truc en vous qui fait la différence. 

J’ai toujours cru porter ce truc en moi alors que j’ai toujours été effacée, presque invisible aux yeux des autres. Quand on devait écrire une poésie à l’école, je m’appliquais avec passion. Je commençais par écrire tout ce qui me passait par la tête, suivant la charte donnée. Puis je faisais le tri, je barrais ce qui était hors sujet, je trouvais des synonymes et tournais mes phrases différemment pour respecter le nombre de syllabes, et jamais je ne m’éloignais du sujet, comme une élève disciplinée et soumise, je respectais la mise en page et le thème de base. J’étais fière de mon travail, je pensais tenir là une poésie digne de celle qu’on nous faisait apprendre par cœur en 6ème. Je la trouvais même mieux, puisque la plupart de celle qu’on apprenait à l’école, je les trouvais vide et sans intérêt. Mais la mienne -alors que je trouvais la poésie chiante d’ordinaire-, je pouvais sentir rien qu’en la lisant, les effluves de pralines semées entre les lignes ou la neige de Noël tombés sur ma chevelure. Il faut croire que mon professeur n’était pas du même avis, car il ne m’accordait qu’une note moyenne et c’était toujours les mêmes qui récoltaient la meilleure note. Je jetais un œil à leur poésie qui leur avait valu un presque 20/20, et cette curiosité ne fit qu’accroître ma frustration car leur poème n’avait rien d’exceptionnel, en tout cas il ne valait rien de plus que le mien. Que fallait-il donc faire pour être reconnu ? 

Je rangeais mon poème et ma note dans le fond de mon cartable, et dorénavant quand je regardais le professeur, je ne voyais en lui qu’un traître, qui ne jugeait pas l’élève en fonction de son travail, mais par la sympathie qu’il lui inspirait et sa régularité. Vous aviez beau vous surpassez une fois, ça ne valait rien si vous n’étiez pas du genre à collectionner les bons points tout le long de l’année. C’était beaucoup trop dur et long à rattraper. Je restais avec ce sentiment d’injustice, et cette injustice ce transforma en haine et mépris pour ce prof de pacotille qui ignorait ceux qu’il ne tenait pas en estime.  Cette haine, c’était la même que je dirigeais contre moi ; cette note injuste confirmait que je ne valais rien, donc pourquoi se donner la peine, c’était plus simple et plus facile de rester dans sa médiocrité.

Je me souviens de ma mère, passionnée de psychologie, qui m’avait dit de prendre conscience que j’échouais tout ce que j’entreprenais et de comprendre pourquoi. Ce n’était pas une attaque, son inquiétude était sincère, mais jusqu’à ce jour je n’avais pas le sentiment d’être une ratée. Cette petite phrase était comme un poison sournois qui distillait son venin dans mes veines. Je ne le réalisai pas tout de suite mais quoique j’entreprenne, cette remarque assassine de ma mère résonnait sans cesse en moi, comme un programme me vouant à l’échec.

Par exemple, assise à mon bureau, je me donnais de la peine pour réviser mon brevet, et il y avait cet autre moi qui me déconcentrait et me répétait à quoi bon se donner ce mal, puisque tu vas échouer. À quoi bon…?

Résultat : mes pensées fuyaient vers je ne sais quel autre horizon et je faisais des heures sup’ derrière mon bureau alors que je n’y étais plus qu’une figurante passive. C’était cette même figurante qui allait passer l’examen. Je remplissais des pages de rien pour donner le change et me donner bonne conscience, et j’attendais sans vraiment y croire les résultats du brevet. Ce n’était pas vraiment une surprise que je ne l’ai pas et je me gardais bien de l’ébruiter autour de moi puisqu’il fallait vraiment être nulle pour ne pas avoir son brevet.

La phrase de ma mère restait gravée en moi et je le vivais comme une profonde injustice. Elle avait balancé ça sans en mesurer les conséquences, sans se poser la question de savoir avant si ce qu’elle allait dire était vraiment vrai et si il n’y avait pas une autre manière d’aborder le sujet. Aider sans accuser, comprendre sans affublée l’autre d’une étiquette indécollable. C’était injuste de me dire ça et de toujours m’envoyer chez la psy sous-entendant que j’étais le vilain petit canard de la famille. C’était injuste de me dire que je n’avais même pas eu mon galop 2, alors que pendant des semaines j’avais demandé à mes parents de m’acheter le livret pour réviser la théorie et qu’ils oubliaient tout le temps de le faire. Il n’y avait pas internet à l’époque, et à 11 ans je n’avais pas pris l’initiative d’aller le commander en librairie. Mon père était arrivé le jour de l’examen avec le livre entre les mains. Une heure avant d’y aller, je l’avais feuilleté et j’avais tenté d’apprendre 2-3 notions en me disant ça ira. J’avais lamentablement échoué. Le moniteur m’avait sermonné devant tout un groupe de personnes que je n’avais jamais vu. Je me sentis humiliée et ne remis plus jamais les pieds dans ce club. Je tentais de prendre des cours ailleurs mais ce n’était plus pareil. Six mois après j’arrêtais l’équitation. 

Maintenant que j’étais une adulte je voyais toutes sortes de choses émergées.

Les troubles de l’attention étaient enfin reconnues, les hyper-actifs prenaient des médocs pour se calmer et les surdoués étaient légions. Il y avait aussi les aspergers. Je me suis intéressée à cette forme d’autisme et je m’assimilais point par point à tous ces troubles. Je ne comprenais rien aux codes sociaux, j’observais beaucoup mes camarades pour savoir quelle attitude adopter en telles circonstances, comment fallait-il réagir avec les autres pour s’intégrer. Je me fiais à celles qui avaient le plus de personnalités selon l’environnement du moment, je me sentais capable de m’adapter à beaucoup de formes humaines sans vraiment trouver la mienne. Souvent je restais en retrait dans la cour de récré. Il y avait trop de monde, trop de règles, trop de codes, je ne pouvais plus suivre.

J’adorais lire. Je lisais pleins de livre au CDI. Des Oui Oui en CP, puis Le club des cinq, et ensuite des romans beaucoup plus prenants, des classiques au lycée. J’adorais quand en cours de français on nous donnait un livre à lire. Les autres rechignaient à la tâche, allaient se procurer une synthèse de l’histoire avec les questions-réponses, alors que moi j’y prenais plaisir. J’étais dans mon monde et c’est ce que je connaissais de mieux. 

Suite à ce reportage sur les asperger je songeais à me faire diagnostiquer mais vu le prix du diagnostic je me ravisais aussitôt. Le lendemain, c’était dimanche et une nouvelle semaine commençait. Dire que je n’étais pas enchanté à la perspective de ce lundi est un euphémisme. Ce lundi me rendait triste, à la limite de la dépression. Aller retrouver mes collègues et me soumettre à ces horaires qu’un autre avait décidé pour moi me répugnait presque.

Ce lundi, comme tous les lundis, j’allais prendre ma veste avec le logo du supermarché, je fermais mon casier à clé, et j’allais m’assoir sur mon fauteuil pivotant, caisse numéro 24. La caisse tout au fond, celle près du rayon frais et surgelé, la caisse où personne ne voulait être car on se les pelait toute la journée. Le lundi c’était mon tour d’y être, même si j’aurais préféré être en caisse moins de dix articles. Le boulot n’y était pas plus passionnant mais ça passait plus vite, c’était plus énergique, les clients étaient plus vifs. Bref, j’étais contrainte à des horaires qui n’étaient absolument pas pratique. Je pouvais très bien faire 3 heures le matin, avoir ensuite 3 heures de pause et revenir à ma caisse numéro 24 pour les 4 dernières heures avant la fermeture. 

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