Chapitre 3

J’étais rentrée du boulot avec une désagréable sensation de malaise. J’avais rien à faire, à part me caler devant la télé avec une bière de clodo et un paquet de clopes en attendant demain. Je zappais jusqu’à ce que je tombe sur un documentaire parlant des aspergers et autres troubles du comportement.
En regardant cette émission j’éprouvais tout un tas de similitudes avec ce que j’étais. J’avais toujours observé les autres pour connaître les codes à adopter en société, savoir quelle attitude convenait à telle ou telle situation. 

En plus d’être en marge de tous, il s’avérait que j’étais parano. Et lorsque j’étais vexée par une phrase à priorie cinglante, je me repassais la scène en boucle dans ma tête pour me rappeler les intonations de voix exactes de l’autre et me convaincre que je m’étais fait des films, que cette personne n’avait rien contre moi.

J’avais si peu confiance en moi que c’était important pour moi d’être acceptée par les autres, même si cette personne n’était que de passage dans ma vie, même si je ne partageais que peu d’affinités avec elle, même si elle ne m’intéressait pas vraiment en réalité. Et pendant ces moments que je passais à me refaire le film d’une mauvaise journée, à me laisser impressionner par n’importe qui, je ne faisais pas mes devoirs. Mon stylo était en suspend au dessus de mon cahier ; ce n’était pas mes devoirs qui étaient long, c’était moi qui perdait du temps. Ces obsessions donnèrent naissance à des toc superstitieux. Je ne me laissais pas aller à mes émotions, je ne les laissais pas s’enfuir et s’évanouir. Je les retenais et je leur donnais de l’importance.

En changeant mentalement ce qui avait été je croyais changer la réalité, alors que je m’enfoncais dans un mensonge connu de moi seul. La voix, qui avait seulement  été impatiente et indifférente, devenait agressive et méprisante, comme si les autres étaient forcés de ressentir des émotions fortes à mon égard. Soit on m’aimait, soit on me méprisait, mais je n’acceptais pas de laisser indifférent. Et je repensais à ces petites vexations, leur donnait une importance qu’elles ne méritaient pas me refaisant l’épisode de ce bref moment déjà oublié chez l’autre, jusqu’à ce qu’il devienne un moment neutre ou bienveillant, un moment sans aucune arrière pensée néfaste. Ca paraît ridicule ainsi raconté. Mais ces obsessions, ces tortures mentales, révélaient une incapacité à trouver ma place parmi les autres. Puis un jour les angoisses s’amplifièrent. En approchant de l’adolescence je decrouvris que la mort pouvais vous  tomber dessus sans prévenir et sous plusieurs formes. Certains partaient en douceur, certains sans prévenir, et d’autres dans des violences inouïes, en laissant derrière eux des âmes perdues et malheureuses. Certains ne mourraient pas mais continuaient leurs vies avec la peau brûlée ou une jambe ou un bras en moins.  

Pour conjurer le sort je devais accomplir des choses mentales qui devaient être parfaites dans ma tête jusqu’à ce que la menace de finir amputée d’une jambe ou autre malédiction soit levée. 

Ces  rituels pour conjurer le sort pouvaient se faire sous forme de prière ou se traduire sous forme de gestes. Par exemple, si une mauvaise pensée, une image angoissante me venait à l’esprit au moment où j’effectuais un geste, comme éteindre la lumière, je devais recommencer ce geste en modifiant cette pensée dans une forme positive, et cette forme devait se concrétiser parfaitement au moment où j’appuyais sur l’interrupteur, sans qu’aucune image sinistre ne viennent interfèrer avec ce geste. Autant vous dire que ce pouvait être très long et que je pouvais recommencer des dizaines et des dizaines de fois jusqu’à ce que j’y arrive. J’avais conscience d’être ridicule mais personne ne me voyait et de toute manière je ne pouvais pas m’en empêcher. 

Avec toutes ces tares à mon actif, je m’étais résignée à ce que la réussite me soit inaccessible, je ne voyais pas comment me sortir de là et immerger de ce trou puant tel un phénix qui renaît de ses cendres. Je me contentais donc de rêver. Comme beaucoup, je trouvais une satisfaction dans les plaisirs immédiats. Quand je sortais, je me soûlais jusqu’à en perdre la mémoire. J’étais tellement bourrée que mes tocs disparaissaient et le lendemain j’étais si fatiguée et j’avais si mal au crâne, que je remettais mes grands projets de la veille à un jour lointain, mais surtout j’étais bien trop épuisée pour prêter attention à n’importe quel TOC. Parcontre, je me sentais infiniment triste. Cette tristesse durait quelques jours et lorsqu’elle partait, elle laissait à nouveau place aux TOCS. 

Je me souviens de ma sœur qui s’était comparée à moi. Elle avait clairement sous-entendu que j’étais une ratée et que jamais elle n’oserait encore demandé de l’aide à nos parents quand elle aurait mon âge. Que je m’étais réfugié dans une vie « d’assisté », alors qu’elle, elle avait du mérite, elle s’était donnée de la peine pour étudier, et si j’en étais arriver là je ne pouvais m’en prendre qu’à moi même! À ce moment là, j’ai eu envie de la frapper. Puis je me suis raisonnée. J’ai tenté de lui expliquer le pourquoi du comment et elle m’a répondu qu’il suffisait que je me force un peu pour y arriver. Elle se rendait pas compte je crois. On essaie d’expliquer un truc aux gens et ils minimisent en nous balançant une solution qu’ils viennent d’inventer. J’ai laissé et je suis restée dans mon coin avec ma tristesse et ma rancune. 

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