Le petit pleurait quand il était temps de rejoindre le domicile de son père. Je voyais bien que quelque chose n’allait pas mais je m’obstinais à le déposer une semaine sur deux chez son père, pensant que tout ce temps passé ensemble rapprocherait ces deux êtres. Je rêvais encore de voir naître chez eux une complicité naissante, celle qui peut exister entre un père et son fils. Mais Ludovic était intransigeant, il ne supportait pas la faiblesse et son enfant n’était pas à la hauteur de ses attentes. Il ne lui pardonnait pas de ne pas avoir sa force de caractère. Il ne voulait pas un enfant, il voulait une descendance digne, une qui ferait perdurer son nom, qui assimilerait les croyances et les convictions de son père sans discuter, une qui brandirait le flambeau de ses combats à la force de son poing. Comme Tywin Lannister.
Mais Simon était tout sauf ça. Ce n’était pas un militant dans l’âme c’était un rêveur, il idéalisait tout et voyait le monde à travers un filtre rassurant. Il ne cernait pas les subtilités humaines qui font la complexité d’un être. Tout comme les compliments, les remarques médisantes ne l’atteignait pas, il ne les comprenait tout simplement pas. Quand on était ouvertement méchant avec lui, il mettait un voile sur ses blessures et passait à autre chose, et les peines accumulées s’entassaient en lui, comme une bombe prête à exploser.
Mais il me fallut du temps pour remarquer toutes ces choses que je cite plus haut. J ‘étais trop dans l’égo, trop concentrer sur ma pseudo réussite. La vérité, c »est que je détestais ce travail, mais à chaque fin de mois, j’étais immensément fière de ce salaire à 5 zéros qui tombaient sur mon compte. Et ce compte en banque si bien rempli me confortait dans l’idée de continuer sur cette voix : tout ce labeur en valait la peine. C’était une chose impensable pour le Moi d’autrefois de gagner autant d’argent. Moi, qui avait gagné difficilement un salaire à 2 zéro la première partie de ma vie. Et d’ailleurs, autrefois je n’avais pas d’argent et je me faisais chier au travail la semaine, et j’étais trop pauvre pour profiter de mes week-ends. Et aujourd’hui, si je ne profitais pas de ma vie la semaine, j’en profitais au moins un week-end sur deux, quand j’avais mon fils. A défaut de temps et d’affection, je me rattrapais le samedi et le dimanche en sortie à deux. Glace, McDo, fêtes foraines,… Tout faisait l’affaire, du moment qu’il était content. Mais ces sorties à deux n’étaient qu’un miroir aux alouettes. En plus, d’être insuffisants, ces moments n’étaient qu’un masque qui cachaient la pauvreté de nos échanges. Je l’emmenais à la foire sans m’amuser, on allait au Mc Do, mais je n’écoutais pas les histoires qu’il me racontait. J’étais sans cesse occuper par des milliers de pensées, je voulais toujours en faire plus pour le boulot, me faire bien voir par mes supérieurs, je ressassais des remarques sur mes capacités et voulait leur prouver qu’ils se trompaient. Mon cerveau était incapable de se caler sur une action unique et simple, comme l’attention que demandait mon enfant.
Si ce jour là, à l’école il n’y avait pas eu ce déclic, cette vision qui me brisa le cœur, je n’aurais jamais réagi. J’avais oublié de mettre sa blouse d’activités manuelles dans son cartable et bien que ce ne fut pas sur le chemin de mon travail, je décidais de retourner à l’école pour la déposer. L’heure de la classe n’avait pas encore sonné et j’avais le temps de la lui donner tant qu’il était à l’accueil du matin. Derrière la vitre de la salle périscolaire, j’ai vu mon petit en train de jouer seul, concentré sur des figurines Playmobil, l’air triste. Un groupe de camarades de sa classe vint l’entourer. Je ne su pas trop ce qu’ils firent car ils avaient le dos tourné, mais en partant l’un d’eux flanqua un coup de pied à Simon qui réprima un cri pour ne pas montrer sa douleur, et ses camarades repartirent avec ses jouets.
Mon fils frotta sa jambe quelques secondes et se tourna vers d’autres jouets. Mais son visage était devenu si pâle, et je le connaissais assez pour deviner qu’il retenait ses larmes. Que s’était-il passé pour qu’il soit résigné à un si jeune âge? Pourquoi ne criait-il pas, ne pleurait-il pas à chaudes larmes pour dénoncer ses petits camarades auprès des surveillantes, qui entre parenthèses ne surveillaient que les plus jeunes du groupes.
Je m’avançais vers lui et j’avais le sentiment de m’être revêtue de cette tristesse que j’avais surpris chez lui juste avant. Je voulais l’entourer de mes bras pour l’envelopper d’une aura protectrice, je voulais placer son innocence dans un œuf au paroi si solide que le monde réel ne pourrait jamais détruire ses rêves. Lorsque je m’approcha de lui, il eu l’air de me découvrir, il eut l’espace d’un instant le regard de son père qui m’avait demandé si j’étais un ange un soir d’ivresse. Il ne m’avait pas vu et tout d’un coup sa mère était là, présence rassurante et familière.
-Pourquoi tu te laisses faire par ces petites brutes, mon cœur? Il n’ont pas le droit de te traiter comme ça, tu le sais ?
-Pourquoi?
-Parce que tout le monde mérite le respect. Toi autant qu’eux.
-Non, pas moi.
-Comment ça, pas toi?
-Parce que moi je suis nul.
-Tu n’es pas nul pourquoi dis-tu ça?
-Si je suis nul, papa l’a dit la dernière fois, quand je n’arrivais pas à retenir mes tables de multiplications. Et toi, tu sais pas, t’es jamais là.
….
Voilà. J’ai dit stop, j’ai pris mon fils par la main et nous sommes sortis de cette école. Je ne suis pas allée au travail. J’avais assez d’argent de coté pour me permettre ce luxe, et je n’avais plus le droit de me trouver des excuses pour ne pas changer ma vie.
J’ai imposé à Ludovic le nouveau changement de garde. Dorénavant, il serait tout le temps avec moi. Il a quand même émis le souhait d’avoir son fils la moitié des vacances scolaires. J’ai accepté, j’ai vendu ma maison et nous sommes parti vivre dans les alpes, dans une maisonnette entourée de pins si haut qu’ils semblaient ne jamais s’arrêter de pousser pour atteindre le ciel. Je ne me suis jamais lassée de la vue sur les montagnes tandis que je prenais mon café chaque matin. J’ai sérieusement réduis ma consommation de pilules, sans toutefois pouvoir l’arrêter complètement. Il m’avait suffit de faire suivre mon courrier par la Poste pour que je ne cesse jamais de les recevoir. Elles m’étaient utiles et me le seraient toujours, je ne pouvais pas contrôler les TOCS qui m’empoisonnaient l’existence. Il semblait qu’avec les pilules j’avais connu une ascension qui m’avait comblé jusqu’à l’atteinte d’un sommet vertigineux. De ce sommet, je n’avais pu que redescendre et me laisser submerger par un flot de pensée et d’idée envahissant. Productif certes, mais envahissant. J’étais revenue au point de départ depuis longtemps sans m’en être rendue compte, et cette prise de conscience avec mon fils m’avait éviter le burn-out.
Aujourd’hui, j’avais du temps pour mon fils qui profitait du grand air et de sa mère tous les jours, qui évoluaient à son rythme et sans pression au sein d’une nouvelle école aux effectifs réduits. Il trouverait son chemin le temps voulu, je n’avais pas d’angoisse à avoir.
Il aimait beaucoup m’aider et faire la « caissière » dans la petite boutique que j’avais racheté, au sein d’un village médiéval et très touristique. J’y vendais des bougies parfumées. Je vendais très peu en hiver et beaucoup en été, je ne roulais pas sur l’or mais je gagnais suffisamment d’argent pour vivre convenablement. J’adorais être dans mon atelier et confectionner des bougies. Avec le temps, elle devinrent de plus en plus jolie, je laissais libre court à ma créativité pour leur trouver de jolis noms. Simon baptisa une bougie pour enfant « BoolBuck ». Ça ne voulait rien dire mais on garda le nom, c’était mignon. « Boolbuck », c’étaient des petites bougies rondes et pailletées qui se vendirent comme des petits pains. Je crois que le sens des affaires m’était resté de mon ancienne vie. J’avais acquis de l’expérience dans des domaines qui aujourd’hui pouvait me servir : compta, organisation, commerce,… J’avais l’intention de développer cette petite entreprise familiale sur internet sans reproduire mes erreurs du passé. Je n’avais pas la prétention de me développer à l’international, mais au moins sur un plan régional. Pour cela je devais m’entourer, savoir déléguer, embaucher un commercial qui sillonnerait les routes à la recherche de nouveaux marchés pour moi. Je n’aurai pas besoin de quitter mon atelier. Et avec une mère épanouie et disponible, je voyais déjà des changements s’opérer chez mon fils. Il avait cessé de se trouver nul et apprenait à avoir confiance en lui.
Le reste viendrait.