Léopold et moi, on se maria. Je tombais enceinte assez rapidement : il m’avait suffit de faire retirer mon stérilet pour que la graine prenne. Je sentais bien qu’il me regardait différemment. Il n’osait jamais toucher mon ventre. Et quand, allongé près de moi dans le lit il sentait le bébé bouger, il s’écartait de moi, horrifié. Cette période de ma vie ne se passa pas comme je l’avais imaginé. Je croyais qu’il parlerait au bébé à travers la peau tendue de mon ventre pour l’habituer à sa voix, mais en réalité je le dégoutais. Après le jour de l’accouchement, ce fut encore pire. En me regardant, ne lui venait à l’esprit que les images du nourrisson forcer le passage à travers mon vagin dilaté. Il ne ressentait plus aucune excitation en me regardant. Et c’est ainsi que brutalement, le sexe sorti de ma vie. Un jour, alors que je regardais des photos de notre petite famille, je constatais que je m’étais complètement laisser-aller. Je ne prenais plus la peine de mettre mes lentilles, je gardais mes lunettes déglinguées dès le lever. Je ne me coiffais plus, et je n’allais plus chez le coiffeur raviver la couleur de mes cheveux. Mes cheveux passaient par plusieurs nuances de châtains. Je n’essayais même pas de camoufler leurs misère, et je me contentais d’une rapide queue de cheval pour ne pas les avoir dans les yeux.

Sur cette photo, ma tunique était mouillée au niveau de la poitrine. Nous avions eu des invités pour un déjeuner dominical, et j’avais eu une montée de lait sans rien remarqué jusqu’à ce que mon mari me lance un regard foudroyant. Dès que nous nous étions retrouvé seuls, il m’avait sermonné et répété à quel point il avait eu honte, et pourquoi avais-je voulu allaiter, alors qu’on avait inventé de la poudre de lait qui faisait très bien l’affaire et qui évitait ce genre de désagrément?! Tous nos amis donnait à leur bébé du lait en poudre dans un biberon alors pourquoi pas nous? Pour clore le débat je lui demandais si il était prêt à se lever la nuit pour préparer le biberon. Il parut hésiter un bref instant et me répondit que oui. J’étais surprise. Le corps de la femme devait vraiment le dégoûter.
En refermant l’album, je me suis dit qu’il était temps de sortir de cet état post-accouchement et que je me reprenne en main. J’arrêtais l’allaitement avec un léger regret : mes seins devinrent encore plus petit qu’avant mais au moins je ne me levais plus la nuit.
Je partis chez le coiffeur changer de tête, je me rachetais du maquillage , quelques vêtements élégants et repris le boulot. Mon mari ne fut guère enchanté de me voir revenir diriger l’entreprise au coude à coude. Il m’expliquait qu’il n’avait pas confiance en la nourrice, qu’il pourrait me confier quelques tâches que je ferai de la maison. Je ne voulais pas trop le contrarier car nous avions retrouvé une forme d’harmonie dans notre couple. Maintenant, nous faisions l’amour au moins une fois par semaine.
Un jour, j’étais embêté avec une histoire de compte au boulot. Il y avait de drôles de dépenses dans les déplacements professionnel du PDG. Je me demandais quel client pouvait être aussi important pour qu’il l’invite aussi souvent au resto. Je pris le gosse sous un bras et les comptes de la société sous l’autre, et je roula jusqu’à l’usine.
Une blondasse siliconée était assise sur son bureau. Elle était très à l’aise. Je lui ai demandé qui elle était, et du tac-au-tac elle me répondit qu’elle était la secrétaire. Je lui ai demandé depuis combien de temps, elle m’a répondu depuis 18 mois. Il n’avait pas perdu de temps le salopard. Je lui ai demandé si elle savait qui j’étais. Elle m’a dit non.
Je suis rentrée chez moi et j’ai changé les verrous. Il eut l’air un peu con quand il essaya de rentrer toutes ses clés dans la serrure, mais je crois qu’il comprit vite. Il n’eut pas d’autres choix que de partir vivre chez sa Barbie. Avec sa fente en plastique elle risquait pas d’avoir le vagin trop écarté. Toujours parfaite jusqu’au bout des ongles. Mais quoi que, quand elle m’avait parlé j’avais noté qu’elle n’avait pas l’air de briller par son intelligence. J’aurais peut être du lui proposer quelques pilules mais ça m’arrangeait de lui trouver quelques défauts.
Je trouvais un autre travail sans problème. Je m’occupais des grands comptes d’une entreprise spécialisée dans l’import-export. On devait fournir les grandes chaînes de restauration en matériel de cuisine. Entre ma vie au boulot et ma vie à la maison, je n’avais pas une minute à moi. De toute façon j’étais incapable de me poser. Hyperactive la fille. Pendant les vacances, je ne me reposais pas. Je partais en voyage avec le petit attaché en écharpe autour de ma taille ou ceinturé dans sa poussette, j’explorais chaque recoin des villes que je visitais. Je me couchais dans ma chambre d’hôtel exténuée mais heureuse, après avoir couché mon fils, Simon, qui s’endormait difficilement. Il m’accaparait, c’était un petit être très possessif mais c’est normal, nous étions très fusionnel.
Les années passèrent ainsi jusqu’à ce qu’il rentre en primaire et là, d’autres problèmes commencèrent.
J’avais de plus en plus de travail, je subissais une pression proche du harcèlement. Plus j’avais de résultat et plus on m’en demandait. Et je ne savais pas dire non.
Mais la plus grande pression, provenait de l’école. A la maison, j’avais toujours des mots à signer dans le carnet. Les discours des maîtres étaient alarmants. J’avais l’impression d’avoir mis au monde un petit être qui allait se perdre dans les limbes de l’échec à répétition. Par manque de chance, ou par malheur, il avait hérité de toutes mes tares. Les divers diagnostics réalisés chez un tas de professionnel, révélèrent qu’il avait des troubles de l’attention, des problèmes de mémoires etc. Et tout ceci conjugué avec un manque de confiance en soi donnait un cocktail explosif. J’étais désolée pour lui. Dessolée et responsable.
J’essayais d’en toucher deux mots à son père, mais il ne voulut rien savoir. Il regarda les rapports des bilans avec dédain, comme s’il s’agissait de trucs de « bonnes femmes ». Je tentais d’argumenter mais en vain, il s’était déjà fait son idée et ne m’écoutait que d’une oreille. Il répliqua qu’il avait juste un gros poil dans la main et pour la énième fois dans ma vie, je lui répétais que c’était vraiment un con.
J’engageais une aide aux devoirs, comme ça je pouvais me consacrer pleinement à mon travail. Je rentrais et je me mettais au boulot. Quand je m’arrêtais pour manger, la baby-sitter rentrait chez elle. Au moment du couché, c’était toujours le même rituel. Je lisais rapidement une histoire à mon fils, un bisous sur le front pour dire bonne nuit, et je me remettais au travail. Pas longtemps. 10 minutes après, mon fils m’appelait de son lit. Il voulait un dernier câlin. Il ne me laissait plus partir, il me disait que je lui manquais, que je travaillais tout le temps, qu’il en avait marre de la baby-sitter et qu’il voulait dormir avec moi. Je m’en voulais, j’étais coincée, emprisonnée dans un schéma de vie qui ne intéressait pas, dont je n’avais jamais voulu. Je devais me fâcher pour qu’il s’endorme, ce qui me faisait culpabiliser. Je travaillais et je culpabilisais.
Ma vie ne se résuma plus qu’à cela : au travail et à la culpabilité. J’avais de plus en plus de pression au travail, de moins en moins de temps pour le petit et une culpabilité grandissante.
Je pensais à des milliers de choses. Avec mon intelligence exponentielle, mes réflexions aboutissaient sur d’autres réflexions, les solutions que je trouvais au boulot poussait mes patrons à me donner encore plus de responsabilités. Je me noyais sous une charge de travail toujours grandissante, je ne savais plus par où commencer. J’avais tant et tant de choses à gérer que bientôt je fus incapable de penser de façon rationnelle. J’avais mal à la tête, j’étais triste de louper pleins de moments de vie de mon fils, de ne pas savoir le guérir de ses maux. J’avais bien tenté de retrouver le thérapeute mais il était introuvable. Il s’était volatilisé. Il avait du partir dans une autre ville, voire un autre pays, pour aider d’autres âmes en peine. Sur les boites de mes gélules magiques, il était précisé que le dosage était strictement personnel. Une destination autre pouvait avoir des conséquences désastreuses. Non seulement, je n’allais pas prendre le risque pour mon fils, mais en plus je ne souhaitais pas le voir devenir comme moi. J’étais devenu une femme insensible et indisponible. Je ne pensais qu’à la réussite mais je n’en profitais pas.
Je ne voulais pas qu’il devienne un être abjecte une fois adulte. Et qui sait les conséquences que pouvaient avoir sur son petit cerveau en évolution de telles pilules.
Et avec le temps, mon cerveau en fusion produisait de plus en plus de pensées immaîtrisables…

Suite et fin : https://zephine.art.blog/dr-magic/dernier-chapitre/