
Il était déjà 23h30. J’avais essayé de retarder l’heure du coucher un maximum, pour faire durer encore un peu plus longtemps le week-end. Mais la réalité du temps me rattrapa, et dans 6h je devais être debout. Je me lèverai 2 heures avant de partir pour le boulot, sachant que je mettais 20 Minutes pour m’y rendre à pied. Je me levais tôt car j’aimais prendre mon temps le matin. C’était peut être aussi, une façon de retarder le début de la journée, de rallonger encore ses moments de liberté avant d’entamer une journée de contrainte. Le matin, j’avais pour habitude de boire mon café en regardant des vidéos sur YouTube, en lisant les conseils de coachs célèbres pour améliorer mon quotidien. J’avais dépensé une fortune dans certaines leçons en ligne promettant de changer sa vie, j’avais essayé de me lancer dans la création de mugs espérant me faire remarquer par un industriel qui vendrait mes produits à grandes échelles et ferait de moi une femme riche, mais une fois mon entreprise lancée, les réglages d’impression sur les tasses réalisées, les dessins accomplis, le site finit et les prix fixés, je trouvais mes idées ridicules, mon objectif sans intérêt. En plus, en 6 mois je n’avais vendu qu’une tasse sur Etsy ; on devrait demander des indemnités à ses vendeurs de rêves qui nous miroitent de belles rentrées d’argents grâce à nos talents artistiques. Inscrivez-vous sur la plate-forme et Etsy vous présentera quotidiennement ces talents qui ont réussi grâce à leurs créations.
Je n’avais aucune envie de démarcher les boutiques et rien que d’y penser ça m’ennuyait. Tous les conseils des coachd n’y changeaient rien, passer des nuits entières à envoyer des mails -et tout ça pour rien j’en étais sûre-, relancer les clients pour être payer en temps et en heure car je ne savais pas réclamer. Je ne me sentais pas à ma place dans cette position de chef d’entreprise sûre d’elle, je me trouvais nulle et je trouvais tout ça nul. Je ne voyais aucun intérêt d’aller de démarchages en démarchages pour récolter des clopinettes. Et quand bien même l’activité décollerait dans 2 ans ou 4 ans, il n’y avait rien de certain et je pouvais perdre mon temps jusqu’à ce que j’atteigne cette date-line.
Je ne sais pas si il est possible d’autant mal se connaître que moi, mes années de lycées ont été longues et pénibles, pour finalement peu me servir. l’obtention du bac se révéla à l’image de toutes ses années : j’ai du m’y reprendre deux fois pour obtenir un diplôme avec justesse. Je rêvais de belles études pour un métier prestigieux, après tout c’est ce qu’on m’avait promis si je décrochais ce diplome.
En réalité, perdue au milieu de toute cette foule de nouveaux étudiants, je ne connaissais personne et je n’arrivais pas à suivre les discours des professeurs. J’en étais encore à noter le chapitre 1 qu’ils commençaient tous le chapitre 4. Comment les autres faisaient pour écrire leurs notes et en même temps écouter et comprendre ? Pourquoi, moi, je devais me concentrer sur l’écriture et les mots à retenir, sans pouvoir me projeter avec une avance de quelques mots, voire 2 ou 3 phrases entières.
Et certains, écrivaient à peine? C’était injuste une telle défaillance, elle avait toujours existé pourtant mais c’est à l’université que cette différence me sauta aux yeux. Oh, bien sûr parfois je trouvais un compère avec des lacunes ressemblant aux miennes. Ces tares que l’on portait en nous, nous rapprochaient, mais malheureusement traîner avec ses semblables ne tirent pas toujours vers le haut, et nous nous complaisions dans cette situation, nous trouvant des excuses plutôt que des solutions.
Certains avaient un déclic cependant, et arrivaient à sortir du lot et de leur merde. Je me souviens de cette fille en cinquième bien plus mature que les autres de son âge, qui avait réalisé que pour s’en sortir elle devait améliorer ses notes pour être propulsée dans les meilleurs classes, puis meilleures écoles, meilleures filières, meilleures facs. Il lui avait suffi de se mettre à travailler, de le décider, pour changer la direction que son avenir prenait. Moi j’avais beau le décider, rien n’y faisait. Un instant je croyais enfin parvenir à me concentrer sur la voix du professeur et celui d’après je me félicitais d’être autant réceptive à ce cours et d’assimiler une leçon rien qu’en écoutant, comme si je me fondais en elle. Mais dès l’instant où je me disais ça, je n’écoutais déjà plus, j’avais perdu le fil et je vagabondais sur le délire de mes pensées, je m’étais perdu quelque part entres mes rêves et mes réflexions…
J’étais un cas de clinique, je présentais dès troubles encore peu reconnus dans les années 90. On disait que j’avais la tête dans les nuages.
À ces troubles de l’attention, se rajoutait un manque de confiance en soi, et encore aujourd’hui je m’en mords les doigts de ne pas avoir osé parler ce jour là, dans la classe de math. Mme Peuch, nous présentais un exercice d’algèbre qui présentait une solution difficile à trouver, et prétendait que celui qui la trouverait serait un génie. Je voyais sur le tableau l’exercice écrit à la craie blanche, et la résolution du problème me paraissait si évidente. Mais elle avait dit qu’il fallait être doué, voire même très doué pour trouver la solution, et je n’étais absolument pas douée en mathématique, matière que je détestais, il y avait donc peu de chances que la solution à laquelle je pensais soit la bonne. Pourtant, la dire me démangeais, j’étais assise au premier rang, et j’étais toute excitée de le dire, j’étais sûre d’avoir trouvé la réponse, alors que toute la classe soupirait de résignation et répétait que le problème était bien trop dur. Il y avait aussi cette petite voix qui me disait que ça ne pouvait pas être ça, que je devais me tromper quelque part, que j’allais prendre la parole devant tout le monde pour me planter misérablement et me ridiculiser d’avoir osé. J’allais le vivre comme un échec cuisant.
J’hésitais et j’hésitais encore jusqu’à ce que la prof donne la réponse. Et là, quelle déception.
J’étais un génie, et le monde ne le saurait jamais. Quand Mme Peuch donna la solution, tous mes camarades poussèrent des soupirs d’évidence, et moi je ravalais ma frustration de n’avoir rien dit. Pour une fois que j’aurais pu faire un coup d’éclat en classe, j’étais passée à côté de quelque chose. Surtout, la prof aurait peut-être arrêté de me considérer comme un cas irrécupérable et m’aurait peut être accordé plus d’attentions aux prochains cours. Après cette défaite secrète, je n’écoutais plus une miette de la suite du cours, trop occupée à ressasser cet échec.
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